USAGES PROFESSIONNELS ET « JURISPRUDENCE » COLLECTIVE

Par défaut

Ce « Guide des usages professionnels », renvoyant à la « jurisprudence » collective des journalistes, synthétise les éléments de réponse que nos experts ont apportés aux questions déontologiques soulevées par leurs confrères locaux, au cours de leurs discussions dans chacun des pays du Maghreb. Ces éléments de réponse combinent les apports des grands textes de référence (répertoriés et publiés ci-après) et le savoir-faire accumulé par nos experts au cours de leur propre parcours professionnel.                                      

 

Qu’est-ce qu’un journaliste ?

Le journaliste professionnel est un acteur social. Il est au service du droit des peuples à une information honnête, véridique, authentique. Son métier consiste d’abord à fournir aux gens des renseignements exacts et des explications claires. C’est çà sa mission primordiale : le journaliste digne de ce nom est, avant tout, un diseur de vérités. Vérités, au pluriel, car la vérité absolue n’existe pas… Mais les vérités dont il s’occupe – et qu’il se fait un devoir de rechercher quand on essaye de les camoufler… – sont des vérités modestes, contrairement aux vérités mathématiques et scientifiques. Le journalisme est donc un métier qui exige humilité, patience, rigueur, sang-froid ; qui applique des règles techniques qu’on apprend dans des écoles spécialisées ; qui respecte les pratiques déontologiques que la profession s’impose dans le cadre du contrat de confiance la liant au public partout où la presse est libre. Nous parlons ici du « journaliste digne de ce nom » parce que, de nos jours, le développement des nouvelles technologies de la communication fait apparaître dans le paysage médiatique une multitude de contrefaçons et de plus en plus d’experts en désinformation.

 

Le journaliste est-il un acteur politique ?

 Nous disons « acteur social », quand nous définissons le journaliste, pour le différencier, justement, des acteurs politiques. Car le journaliste n’est pas un acteur politique. Sa mission sociale a, bien sûr, un impact politique mais lui, en tant que professionnel du traitement de l’information, il n’a pas vocation à agir en politique. Son engagement est un engagement citoyen mais pas un engagement partisan. Son boulot, c’est d’observer les faits, de les rapporter, de les expliquer, en prenant le maximum de recul et de distance; c’est de recueillir tous les témoignages, en les respectant sans forcément les valider ; c’est de relayer toutes les opinions sans forcément les épouser… Pour rester aussi honnête que possible, sans parti-pris, sans préjugés, il est donc préférable que le journaliste garde un regard extérieur, détaché, sur le monde qui l’entoure. C’est la seule façon de ne pas se laisser emporter par ses envies personnelles ou par les émotions. Bien sûr, parfois, le public a besoin que le journaliste lui expose son point de vue personnel et le journaliste lui livre alors son commentaire. Mais commenter l’actualité n’est pas une tâche prioritaire pour les professionnels de l’information. Il ne faut d’ailleurs pas abuser des commentaires car le trop-plein de commentaires tue le commentaire. De toute façon, quand le public est éduqué, il n’attend pas que le journaliste lui dise quoi penser ; il attend de lui les informations et les analyses qui lui permettront de se faire sa propre opinion. C’est toujours improductif de prendre ses lecteurs pour des imbéciles. Faites des journaux meilleurs, toujours plus respectueux des autres, et vous aurez de plus en plus de lecteurs.

 

Le journaliste peut-il être militant politique ? 

 Le journaliste n’est pas un être désincarné ; il peut avoir, comme tout un chacun, des croyances, des convictions, des engagements personnels. Il y a d’ailleurs beaucoup de journalistes militants qui s’expriment dans la presse d’opinion et qui le font parfois avec tant d’ardeur qu’ils deviennent ouvertement acteurs politiques. Il arrive même souvent que le journaliste militant pour les valeurs de l’humanisme soit conduit à s’opposer ouvertement à des pouvoirs qui les bafoue ou les nie. Il le paye, parfois, de sa vie. Mais, même dans les cas de tensions extrêmes, le journalisme d’opinion ne fait pas exception à la règle : il ne saurait s’affranchir des règles déontologiques qui lui imposent de respecter toutes les convictions, toutes les croyances, toutes les formes d’expression, y compris celles qui prétendent museler les siennes. Le journaliste militant attaché aux valeurs universelles met notamment un point d’honneur à donner la parole à ses adversaires et à faire preuve de tolérance à leur égard dans ses analyses et ses commentaires. Car les valeurs qui forment le socle de l’action professionnelle du journaliste digne de ce nom – qu’il exerce son métier dans la presse d’opinion ou dans la presse d’information – ce sont les valeurs de l’universalisme : la paix, la démocratie, la liberté, la justice, la solidarité, l’égalité, l’éducation, les droits de l’homme, les droits de la femme, les droits de l’enfant, le progrès social, etc. Ses écrits contribuent donc aux transformations sociales et politiques. Mais s’il milite au nom de ces valeurs universelles, le journaliste professionnel ne milite jamais en faveur d’intérêts catégoriels, sectoriels, individuels ou partisans. Sinon, il tombe dans la confusion des genres, aliène sa liberté, compromet le crédit de confiance que les lecteurs accorde à son indépendance d’esprit. Cela signifie que, en dehors de la presse d’opinion, en dehors des organes d’expression politique, et surtout s’il exerce son métier dans la presse d’information, le journaliste professionnel évite toute confusion des genres par respect des lecteurs et de son propre journal. S’il adhère à un parti – ce qui est son droit citoyen – il s’interdit de mettre sa fonction au service de son parti et, en particulier, de relayer, dans son journal, les prises de position de son parti. Il ne se montre pas sur les estrades politiques ; il ne prend pas la parole au cours des réunions publiques de son parti ; il ne manifeste pas au premier rang des manifestations organisées par son parti ; il ne signe pas les pétitions de son parti, etc. Il s’impose de limiter très strictement les expressions de son militantisme à la sphère de sa vie privée. Les chartes éditoriales empêchent les dérives en excluant notamment qu’un journaliste membre d’un parti, d’un mouvement ou d’un syndicat puisse intervenir dans le traitement des informations relatives à ce parti, ce mouvement ou ce syndicat. Toute dérive en la matière discrédite son auteur et porte préjudice au titre qu’il représente aux yeux des gens.

 

Quelle est la mission du journaliste dans les phases de transition révolutionnaire comme celle que connaît aujourd’hui la Tunisie et que peuvent connaître, un jour, des pays voisins ?

Toutes les phases de transition révolutionnaire sont des phases de tension. A fortiori quand une société passe d’un régime autoritaire à un régime démocratique et parlementaire.  Partout où la presse est libre, le journaliste professionnel met son engagement citoyen au service de la recherche de la paix civile, de la justice, de l’éducation, du progrès, de la défense des libertés, de la protection des minorités. Il accompagne le changement, prêche la patience et la compréhension, refuse la démagogie. Il défend les valeurs de l’humanisme, favorise les expressions pluralistes, prône la tolérance qui consiste à laisser chacun(e) libre de penser, croire et vivre comme il (elle) l’entend tant que cette manière de penser, croire et vivre ne prétend pas s’imposer aux autres. Il ne confond surtout pas la liberté d’expression et le droit de dire n’importe quoi. Plus les passions et les émotions prédominent, plus il ancre ses prises de position sur le socle de  la raison. Il préfère les analyses aux anathèmes, les plaidoyers aux jugements péremptoires, la médiation au jusqu’au-boutisme, la pédagogie à la critique systématique. Il donne l’exemple du respect des convictions et des croyances. Il s’interdit, dans ses écrits, toutes les connotations susceptibles de nourrir les préjugés ou les discriminations. Il s’interdit les procès d’intention, les accusations sans preuve, combat les incitations à la violence, à la haine raciale, ethnique et religieuse. Mais il dit toujours la vérité, et la recherche, quoi qu’il en coûte, sans jamais chercher à plaire ou déplaire. Bref, il s’impose le respect des règles déontologiques du journalisme professionnel qui sont devenues universelles et que les journalistes tunisiens dignes de ce nom connaissent bien même si, par le passé, elles ont souvent été bafouées par des entreprises de presse qui n’étaient que des entreprises de propagande. Il y a maintenant, depuis le premier Forum de Hammamet (2013), le Code de déontologie des journalistes maghrébins, inspiré par les grands textes de référence ; un peu partout les équipes de journalistes expriment leur envie de devenir plus professionnelles ; des formations spécifiques sont en cours sur l’initiative de l’Union européenne et d’autres organisations gouvernementales ou non gouvernementales, tout cela va dans le sens de l’intérêt général de la société civile et  produira vite, partout, il faut l’espérer, des effets positifs dans tous les contenus journalistiques.

 

Est-ce que le journaliste n’a pas également un devoir d’éducation, en particulier dans les sociétés peu développées ?

 Bien sûr ! Sa mission d’acteur social inclut cette nécessité partout, et pas seulement dans les sociétés sous-développées. Et la meilleure façon d’être « éducateur », pour le journaliste professionnel, dans la presse écrite, c’est de l’être chaque fois qu’il s’adresse à ses lecteurs. Chacun de ses écrits se doit d’être aussi pédagogique que possible. Cela implique de fournir systématiquement au lecteur les clés nécessaires à une parfaite compréhension du sujet traité, surtout s’il s’agit de sujets complexes. Fournir des clés, cela signifie donner au lecteur toutes les précisions de nature à mieux éclairer sa lanterne : précisions, notes, chronologies, cartes, graphiques, références, etc.

 

Y a-t-il une procédure méthodique à suivre pour identifier la vérité des faits observés, quand ces faits ne sont pas clairs ?

Oui. Quand l’observation est directe il faut garder à l’esprit que ce que l’on voit n’est peut-être qu’un morceau de vérité ; s’interroger sur le sens réel de ses observations ; confronter ses observations à celles des autres témoins (« Avez-vous vu ce que j’ai vu ?…) ;  replacer les faits dans leur continuité ; situer les faits dans leur contexte ; mettre en forme les faits, au moment de les raconter, sans les sélectionner, ni les tronquer, ni les interpréter ; faire relire son article pour vérifier que son contenu ne provoque pas une compréhension incorrecte. Quand l’observation des faits est indirecte, il faut vérifier la fiabilité des témoignages ; recouper les affirmations des témoins ; solliciter les sources officielles ; recourir, dans la rédaction, aux formules de précaution : « selon la police… », « selon un témoin… ».

 

Pour vérifier une « info », ou pour éclaircir une « rumeur », il faut un peu de temps et quelques coups de téléphone mais les coups de téléphone coûtent de l’argent et, en Tunisie, beaucoup des correspondants locaux n’ont pas les moyens de dépenser du temps et de l’argent… Comment faire, dans ces conditions, pour vérifier l’ « info » ?

 Dans  un cas pareil, si un correspondant ou un informateur local me dit : « j’ai une bonne info, voilà comment je l’ai eue, mais je ne peux pas la vérifier... », à votre place, je me substitue à lui, j’essaie de vérifier l’ « info » en utilisant mes propres moyens professionnels ou personnels, et, quand je suis parvenu à la vérifier, je la publie en précisant à mes lecteurs – pour rendre hommage à ma source, surtout si c’est un petit « scoop » – que cette « info » nous est parvenue grâce au bon réflexe journalistique de mon correspondant. S’il s’agit d’une « info » impossible à vérifier sur le moment mais d’une « info » très vraisemblable, et trop importante pour être différée, je la porte à la connaissance des lecteurs en précisant, toutefois, que, pour l’instant, cette « info » n’a pas pu être vérifiée et ne constitue donc qu’une « rumeur » à confirmer.

 

Qu’est-ce qu’un expert ?

 Le journaliste est, par fonction, un généraliste. L’actualité, par nature, l’oblige à se mêler de tout. Passant d’un sujet à l’autre, il court le risque de parler de tout à tort et à travers. Il lui est d’ailleurs souvent reproché de parler de tout pour ne rien dire. Mais le généraliste n’est pas condamné à être ignorant et superficiel. Il devient un expert, c’est-à-dire un spécialiste, un professionnel faisant référence, quand il enrichit ses connaissances pour être plus performant dans son travail quotidien. Les meilleurs experts ne sont que des généralistes extrêmement consciencieux. Cette spécialisation s’acquiert par la force des choses journalistiques. On ne peut pas traiter complètement certains sujets si l’on ne possède pas les connaissances requises pour les approfondir. On ne peut pas expliquer clairement une enquête de police si l’on ne connaît pas les procédures judiciaires. On ne peut pas analyser correctement la situation financière d’une entreprise  si l’on ne connait pas la différence entre un chiffre d’affaires et un compte d’exploitation. On ne peut pas critiquer judicieusement une œuvre d’art si l’on ne possède aucune référence artistique. Chaque généraliste est capable de devenir un expert dans n’importe quelle rubrique à condition de le vouloir et de s’imposer le travail supplémentaire nécessaire. C’est une question d’investissement personnel.

 

Est-ce qu’un journaliste professionnel peut avoir d’autres activités rémunérées ?

Les journalistes – mais aussi leurs employeurs- doivent conduire leurs vies personnelles d’une manière qui les protège des conflits d’intérêts réels ou apparents. Leurs responsabilités à l’égard du public dominent les autres. C’est la nature de leur profession. Ils doivent donc éviter les autres activités rémunérées mais aussi l’implication politique et les postes électifs s’ils risquent de compromettre leur intégrité. En France, la Charte de 1918 fait devoir au journaliste professionnel de ne pas toucher d’argent « dans un service public ou une entreprise privée où sa qualité de journaliste, ses influences, ses relations seraient susceptibles d’être exploitées ». Cela vaut, bien sûr, pour les piges.

 

Pensez-vous qu’un journaliste sous-payé ou en situation de précarité puisse être sensible au respect des règles déontologiques de sa profession ?

 La plupart des codes de déontologie ne se bornent pas à énoncer les devoirs des journalistes ; ils énoncent aussi quels sont leurs droits. Et c’est normal : la déontologie, dans le journalisme professionnel, ce n’est pas que l’affaire des journalistes ; c’est aussi l’affaire des patrons de presse. L’article 19 du Code de déontologie des journalistes maghrébins, par exemple, dispose que tout journaliste a droit « au bénéfice des conventions collectives », « à un contrat de travail individuel lui assurant la sécurité matérielle et morale » ainsi qu’à « une rémunération qui garantisse son indépendance économique ». Il est légitime, pour tout journaliste professionnel, de bénéficier d’une stabilité d’emploi et d’une rémunération à la mesure de ses responsabilités sociales. En la matière, l’intérêt du journaliste rejoint d’ailleurs celui de son employeur car un journaliste bien traité sera plus performant, plus auto-discipliné, plus attentif au respect des règles déontologiques de son métier.

 

Quelle est la bonne attitude déontologique à avoir quand on reçoit une invitation à un voyage de presse organisé pour des raisons de communication politique ou de promotion commerciale ?

 Un déplacement de presse organisé et financé par un organisme public ou privé n’est, en effet, jamais exempt d’ambiguïtés. La première chose à faire est de s’interroger sur son intérêt informatif. Le mieux est d’en discuter avec un responsable hiérarchique afin d’en déterminer l’opportunité ou la nécessité. Quoi qu’il en soit, la participation d’un journaliste à un voyage de presse ne saurait valoir engagement du journaliste ou de sa Rédaction à publier un article en résultant. Et tout journaliste peut refuser de participer à un voyage de presse sans avoir à s’en justifier.

 

Le journaliste peut-il accepter des cadeaux ?

La réponse de principe est simple : un journaliste est payé pour faire du journalisme et rien d’autre.  Dans l’exercice de son métier, il ne doit pas accepter autre chose que son salaire. Concrètement, cela veut dire que nous ne devons pas accepter des cadeaux ou autres avantages lorsque nous accomplissons notre travail. Notre contrat de confiance avec le public repose sur notre honnêteté professionnelle. Voilà pour le principe. Maintenant, il faut traduire ce principe dans la réalité. Et, dans la réalité, le journaliste relie ce principe aux pratiques sociales et culturelles du pays ou de la région où il exerce son métier. Il fait preuve de bon sens. Une tasse de thé ou de café offerte au cours d’un entretien n’est pas un cadeau compromettant. Une invitation à déjeuner ordinaire est dans les normes de la sociabilité normale. La place de cinéma, de théâtre, de concert qu’on vous offre si vous êtes critique d’art, ou la place de la rencontre sportive à laquelle vous devez assister si vous êtes chroniqueur sportif, ce ne sont pas des cadeaux ; ce sont des facilités qui vous sont accordées pour bien faire votre métier. Même chose pour le livre gratuit que l’éditeur vous adresse dans l’espoir que vous en parlerez. Mais tout est affaire de mesure. La vraie question est de savoir à partir de quel cadeau ou de quels avantages votre indépendance professionnelle risque d’être mise en cause aux yeux du public. Si vous multipliez les déjeuners gastronomiques dans les grands restaurants aux frais des mêmes puissances invitantes vous serez fatalement taxé de connivence. Si toute votre famille se fait offrir des places de cinéma, de théâtre et de concert sous prétexte de vous accompagner votre réputation de « profiteur » sera vite établie. En gros, il ne faut accepter de cadeaux que lorsque la sociabilité nous l’impose, dans des limites de valeur fixées, et ne jamais rien accepter qui puisse limiter notre indépendance professionnelle ou l’expression de notre opinion.  Chaque équipe rédactionnelle peut fixer ses propres limites. Au « Monde », par exemple, les journalistes « s’engagent à refuser tout cadeau d’une valeur supérieure à 70 € ou de nature à mettre en cause leur indépendance ». De la même façon, au « Monde », « en cas de prêt de produits en vue de la rédaction d’un article, la mise à disposition des produits ou matériels ne peut dépasser une durée trois mois. ».

 

Comment traiter les suicides ?

 Il n’y a rien de plus intime qu’un suicide. En présence d’un suicide, toute interprétation est vaine. Il convient donc de traiter les suicides avec une extrême décence. Les médias, en général, observent la plus grande retenue. Certains journaux font même le choix de ne pas en parler. La question de savoir comment informer en la matière doit faire l’objet d’une réflexion collective. On peut convenir, par exemple, comme cela se fait en Suisse, que les suicides ne font l’objet d’informations que par exception, dans certaines situations bien définies, par exemple lorsqu’ils provoquent un grand écho public ; lorsqu’il s’agit du suicide d’une personnalité publique et pour autant que le suicide ait une relation probable avec la fonction de la personne ou les raisons de sa notoriété ; lorsqu’ils se produisent en relation avec un crime révélé par la police ; lorsqu’ils ont un caractère de manifestation ou qu’ils visent à rendre l’opinion attentive à un problème non résolu, comme c’est souvent le cas dans les immolations ; lorsqu’ils suscitent une discussion publique ou lorsqu’ils donnent cours à des rumeurs ou des accusations…

 

Faut-il publier les images de guerres ou des actes de terrorisme ?

Il y a un équilibre à trouver entre le devoir d’informer, qui interdit la censure, et le respect dû aux victimes, qui oblige à faire preuve de retenue. En cas de doute une réflexion s’impose. Il faut se demander ce que représentent exactement les photos ou les images. Est-ce que la scène représentée est de nature à choquer ou blesser ? Est-ce que l’intérêt public justifie ou non la publication ? Est-ce que, dans le cas de photos de cadavres, la droit des morts à la paix ne pèse pas plus lourd que l’intérêt de la publication ? Est-ce que je fais du journalisme ou est-ce que je cède au plaisir morbide du voyeurisme ? Si je recours à des documents d’archives est-ce que je suis autorisé à les diffuser à nouveau ? En cas de dilemme c’est bien d’expliquer sa décision à l’opinion publique. Voilà pourquoi nous publions… Voilà pourquoi nous ne publierons pas… La bonne référence, c’est la règle que s’est donnée l’AFP, en septembre 2014, quand les développements de l’actualité guerrière aux frontières de la Syrie, de l’Irak et de la Turquie se sont traduits par une avalanche de photos plus horribles les uns que les autres : l’AFP a alors codifié son traitement des photos de ce genre en les traitant avec le maximum de distance, en procédant par plan serrés sur les visages et en faisant en sorte que les photos des victimes, par respect pour elles, soient, même floutées, les moins dégradantes possibles (voir le blog « Making-of » de l’AFP à propos de la façon de couvrir le soi-disant « Etat islamique » et, à ce sujet, le texte de Michèle Léridon, directrice de l’information de l’agence, daté du 17 septembre 2014).

 

Existe-t-il une façon correcte d’informer sur le terrorisme ?

Il existe, en la matière, trois règles qu’il faut impérativement respecter. Primo, pour nous, journalistes, le terrorisme, c’est une actualité comme une autre, donc nous devons en rendre compte. On ne peut, ni ne doit cacher ce que le citoyen peut découvrir par lui-même. Secundo, dans le traitement de ce sujet, il ne faut jamais divulguer d’informations qui pourraient mettre en danger les forces de l’ordre, ni même nos sources dans ces milieux-là. Une exception cependant, si nous savons qu’un acte dont nous avons connaissance peut porter atteinte à l’intégrité d’un groupe de citoyens. Mais n’oublions pas que nous n’avons pas en charge la sécurité publique qui, elle, relève des compétences de l’Etat et pas de la presse. Tertio, il ne faut pas devenir la caisse de résonance de l’activité des terroristes. C’est-à-dire qu’il faut traiter l’information à proportion de son importance. Un attentat localisé sans victimes n’est pas une information aussi importante qu’une bombe qui fait des victimes ou qui fait, par exemple, exploser un dépôt d’essence. Sans couverture médiatique les terroristes ont du mal à exister mais les journalistes ne sont pas là pour faire la propagande du terrorisme. Il est souhaitable que cette question soit collectivement débattue à intervalles réguliers. C’est ce qu’a fait justement l’Agence France Presse quand elle s’est imposée des règles très strictes afin que l’utilisation des images de vidéos diffusées par les preneurs d’otages soient utilisées a minima, de la façon la plus sobre possible, pour ne faire faire le jeu de ces pratiques de propagande.

 

Existe-t-il une façon irréprochable de traiter le conflit israélo-palestinien ?

 Cela fait plus d’un demi-siècle que les journalistes sans parti-pris se posent la question sans trouver la réponse parfaite. En 2009, dans sa collection « Médias et Recherches », l’INA (Institut national de l’audiovisuel) a même édité un dossier intitulé : « Le récit impossible : le conflit israélo-palestinien et les médias » (Dossier de Jérôme Bourdon, éditions De Boeck). Tous les journalistes interrogés – c’étaient tous d’éminents professionnels, maitrisant parfaitement et le dossier et connaissant bien le terrain – soulignaient l’impossibilité de traiter ce conflit sans être accusé, à un moment ou à un autre, soit d’épouser le point de vue palestinien soit de faire le jeu du sionisme. On ne peut même pas s’en tenir à un traitement symétrique parce que le journaliste professionnel ancré dans la défense des valeurs universelles ne peut faire abstraction du fait qu’il y a aujourd’hui, sur le terrain, des territoires occupés et une armée qui les occupe. Mais le simple énoncé de ce constat d’évidence peut valoir à son auteur un procès d’intention. Comme le simple constat qu’il existe des fanatiques religieux dans les deux camps… Voilà pourquoi la moins mauvaise façon de traiter le dossier israélo-palestinien est de le traiter en s’en tenant strictement aux faits, qu’ils se produisent dans un camp comme dans l’autre, et en ayant en permanence le souci d’équilibrer le point de vue des uns et celui des autres en disposant de sources expérimentées et fiables dans chaque camp. Ce dossier contient de telles charges émotionnelles que son traitement honnête exige un recul maximal, un sang-froid à toute épreuve et le réflexe permanent, dans le traitement des informations, de tenir la balance égale par respect pour tous les lecteurs, que leur sympathie aille aux uns ou aux autres. Si nous consacrons un jour plusieurs pages, justifiées, à la décapitation très médiatisée d’un otage, n’oublions surtout pas de souligner qu’aucune horreur n’est plus horrible qu’une autre et que la mort de centaines d’enfants palestiniens sous les bombardements israéliens de Gaza n’est pas moins criminelle que l’assassinat d’un randonneur français tombé dans une embuscade en Algérie. C’est à la Rédaction en chef de chaque journal de veiller à l’équité en la matière.

 

 

Existe-t-il une déontologie journalistique particulière concernant les réseaux sociaux ?

Non. Qu’il s’agisse de Facebook, Twitter, des blogs ou des autres formes de réseaux sociaux, les nouvelles techniques de communication font de plus en plus partie intégrante de l’activité journalistique, tant pour recevoir que pour émettre des informations, et les journalistes  y sont par conséquent tenus d’y respecter leur déontologie professionnelle à partir du moment où ils diffusent des messages d’information sur un support numérique destiné à un public non défini et non limité. De même, quand ils interviennent sur les forums, les journalistes restent fidèles à leur ligne de conduite déontologique. Qu’il s’exprime sur Facebook, Twitter ou sur n’importe lequel des réseaux sociaux un journaliste professionnel reste un journaliste professionnel et le moindre de ses propos engage non seulement sa responsabilité sociale mais aussi le titre qu’il représente dans l’exercice de son métier. La déontologie journalistique s’applique également aux espaces d’expression des internautes ouverts par les journaux en ligne. Les médias et leurs rédactions doivent mettre en œuvre des modalités de gestion de l’expression des internautes de nature à répondre aux risques de dérive dans le cadre des débats dont ils autorisent l’organisation. Ces modalités peuvent consister en l’installation de filtres ou autres types d’intervention immédiate visant à évincer les messages racistes, discriminatoires, négationnistes, injurieux, incitant à la haine ou à la violence, attentatoire à la dignité des personnes, etc., autant de choses incompatibles avec le Code de déontologie des journalistes maghrébins.

 

Les codes de déontologie demandent aux journalistes de ne jamais recourir à des méthodes déloyales pour obtenir des informations mais comment faire quand ceux qui détiennent les informations se comportent de manière déloyale ?

 Le journaliste travaille à visage découvert et s’interdit le recours à des moyens déloyaux. C’est la règle. Mais toute règle a ses exceptions. La « jurisprudence » professionnelle admet le recours à certains subterfuges quand  l’intérêt public est en jeu mais seulement quand l’information recherchée ne peut être obtenue d’aucune autre manière. C’est le cas, par exemple, quand le simple fait de se présenter comme journaliste empêche l’accès à l’information, soit en raison d’un blocage par les sources, soit parce que la présence connue d’un journaliste modifierait le cours ou la réalité des choses. Si vous tenez vraiment à savoir si le propriétaire d’un immeuble locatif réagit de la même manière face à des candidats locataires Blancs ou Noirs il est préférable que vous dissimuliez votre identité professionnelle. Le camouflage se justifie également dans le journalisme d’infiltration, qui consiste à s’introduire dans un milieu donné pour l’observer de l’intérieur, et dans le journalisme d’immersion, qui consiste à se mettre dans la peau des autres pour vivre comme eux. Dans tous ces cas de figure, la dissimulation de l’état de journaliste peut se justifier à condition que l’information recherchée ait vraiment un intérêt important pour la société (atteinte aux droits humains, protection contre des délits, dangers pour la santé publique, phénomènes de société…).

 

Est-ce que le fait d’écouter aux portes est une méthode déloyale ? 

Si les circonstances vous mettent en situation d’obtenir fortuitement des informations en écoutant une conversation derrière une porte ou une cloison sans que vous ayez au préalable commis la moindre indélicatesse ou la moindre effraction pour vous retrouver dans cette situation, nul professionnel ne vous en fera reproche car la curiosité, chez le journaliste, ce n’est pas un défaut… Mais se pose ensuite une autre question : comment traiter une information obtenue en écoutant aux portes ? Le fait de l’avoir obtenue de cette façon ne vous dispensera pas d’en vérifier l’authenticité. Vous devrez faire preuve de malice pour en obtenir la confirmation ou pour la recouper. Si vous êtes un journaliste honnête vous comprendrez la nécessité de préciser aux lecteurs dans quelle circonstance vous avez obtenu cette information. Elle sera « le fruit d’une indiscrétion », « le résultat d’une fuite involontaire », l’interception d’un « propos tenu à huis clos »… Dans tous les cas de figure restez loyal avec votre lecteur.

 

Que pensez-vous du journalisme « embarqué » ?

 Un journaliste « embarqué » – « embedded journalist », comme on dit en anglais – est un journaliste qui accepte d’être strictement contrôlé par ceux qui l’ « embarquent »  et qui sont, en général, des militaires ou des policiers désireux de transparence ou soucieux de leur image médiatique. Un journaliste « embarqué » est donc un journaliste encadré, soumis aux consignes et aux ordres de l’autorité qui le prend en charge et assure, au besoin, sa protection. Sa liberté de manœuvre est forcément réduite. Les informations qu’il recueille sont aussi contrôlées que ses mouvements. Tout journaliste « embarqué » est dont instrumentalisé. Mais il l’est sciemment. Ce qu’il observe, entend,  perçoit et enregistre au cours de son « embarquement »  n’est jamais dénué d’intérêt informatif. Il n’y a donc pas lieu d’opposer un refus absolu à cette pratique ambigüe à condition de ne pas être dupe des arrière-pensées des « embarqueurs »…

 

Que pensez-vous du journalisme « camouflé » ?

 Le journalisme « undercover » est une pratique différente du journalisme « embarqué ». Elle renvoie soit à la pratique de l’infiltration, qui consiste, sous une fausse identité, à s’introduire dans un milieu donné pour l’observer de l’intérieur, soit à la pratique de l’immersion, qui consiste non seulement à observer de l’intérieur un milieu donné mais aussi à éprouver personnellement ce que peuvent ressentir les autres en vivant comme eux pour témoigner ensuite de leur ressenti. Le recours à ces subterfuges exige prudence et mûre réflexion. Les professionnels qui y recourent le font, en général, à condition que l’information recherchée ait vraiment un intérêt public important : atteinte aux droits humains, protection contre des délits, phénomène de société…

 

Comment gérer les sources anonymes ?

 Pour bien renseigner les autres, il faut être bien renseigné soi-même. Le journaliste a besoin de sources pour l’aider à faire le tri entre les vraies nouvelles et les fausses, et pour diffuser des informations véridiques. La question est donc de savoir si l’on peut se fier à une source complètement anonyme, c’est-à-dire non identifiée et non identifiable. La réponse est évidemment négative. En présence d’une source anonyme les premières précautions à prendre sont celles que l’on doit prendre en présence de toute source occasionnelle : essayer d’identifier la source, examiner ses motivations, approfondir ses indications, la faire parler au-delà de ce quelle veut dire, recouper ses déclarations ou ses « informations » auprès d’autres sources indépendantes. Si ces précautions ne donnent aucun résultat probant la méfiance s’impose. Il faut attendre que la source en question se manifeste à nouveau pour obtenir d’elle des garanties ou des preuves.  En revanche, si la source est identifiée mais tient à conserver l’anonymat, il s’agit là d’un cas de figure différent. Nous sommes alors dans le cas de figure classique du rapport de confiance existant entre le journaliste et une source personnelle, discrète ou secrète, dont la fiabilité est établie et dont l’apport est utile.

 

Est-il légitime de censurer certaines expressions, en particulier quand elles menacent l’intégrité territoriale d’un pays ?

  Le journaliste professionnel est un défenseur de la liberté d’expression qui est l’un des droits fondamentaux de tout individu, inscrit, d’ailleurs, dans le Préambule du Code de déontologie des journalistes maghrébins. Il la revendique pour lui-même au nom de sa fonction sociale, celle qui fait de lui un diseur de vérités. Tout esprit de censure lui est donc étranger. Il veille, au contraire, à favoriser toutes les expressions, y compris les expressions les plus minoritaires. Si une expression politique est de nature à menacer l’intégrité d’un territoire national – par exemple s’il s’agit d’une expression favorable à l’indépendance d’une contrée, comme c’est le cas en Ukraine, en Ecosse, en Catalogne ou en Kabylie, il ne lui appartient pas de  nier cette expression politique, et encore moins de l’occulter à partir du moment où elle constitue un fait politique. Il peut dire ce qu’il en pense, la commenter, la juger, voire la condamner, mais, comme il a un devoir d’honnêteté vis-à-vis des gens, il n’a pas le droit de la censurer, sauf à se déclarer partisan militant. Cela dit, si la liberté d’expression est pour le journaliste quelque chose de sacré, les libertés d’expression ne sont pas sans limites. Le respect du pluralisme ne saurait justifier la moindre complaisance vis-à-vis de propos injurieux, insultants, mensongers, diffamatoires, et encore moins vis-à-vis d’incitations à la haine raciale, ethnique ou religieuse, contraires à tous les codes de déontologie. Le respect des règles déontologiques que s’impose le journaliste s’impose aussi à ses interlocuteurs dès lors que leurs propos sont destinés à publication. Celles et ceux qui expriment certaines opinions controversées se mettent eux-mêmes hors-jeu quand ils transgressent les lois interdisant l’expression d’opinion discriminatoires, racistes, attentatoires aux libertés des autres, etc. C’est par rapport aux valeurs démocratiques qu’il faut discriminer le tolérable et l’intolérable. Quand au nom de la liberté on utilise les espaces de liberté pour saper les fondements de la démocratie il ne faut pas s’étonner de se voir imposer des limites de la part des défenseurs de la démocratie car la liberté d’expression est consubstantielle à la démocratie. Le journaliste reconnaît à chacun le droit de s’exprimer librement, mais il n’a pas à faciliter l’expression des opinions illégales, liberticides ou antidémocratiques. Il y a une distinction à opérer entre les opinions liberticides ou antidémocratiques et les opinions politiques légitimes exprimées par des partis ou  courants démocratiques pas ou peu représentées dans les assemblées élues ou dans les médias. Pas question d’exclusion à leur égard mais plutôt de les soumettre à des traitements rédactionnels appropriés à leur importance réelle et, surtout, à leur objectif et à leur idéologie.

 

Ai-je le droit d’écrire que le Président de mon pays est « un handicapé » ?

 Que signifie ce mot ? Dans n’importe quel dictionnaire « un(e) handicapé(e) », c’est une personne qui ne jouit pas de toutes ses facultés physiques ou mentales. C’est un mot qui exprime un état de déficience, une souffrance, une maladie. Ce n’est pas un «  gros mot », encore moins une injure ou une insulte. On peut donc l’employer à propos de tout individu dont l’état correspond à sa définition, quelle que soit la fonction ou le statut social de cet individu. A condition, bien sûr, que le mot ne soit pas employé dans un contexte qui le dénature ou l’amalgame à des synonymes insultants ou dégradants pour l’individu concerné ou pour ce qu’il représente s’il dispose d’un mandat électif. Tout handicapé, quel qu’il soit, a droit au même respect qu’un non handicapé.

 

Qu’est-ce qu’un mot «sans arrière-pensée » ?

  Le choix des mots n’est pas neutre. Le mot juste, le mot sans arrière-pensée, c’est un mot dépourvu de toute ambiguïté. De nos jours, le choix des mots est d’autant plus important que le développement des nouvelles technologies de la communication facilite la diffusion de mots ou d’expression fabriqués pour instrumentaliser les médias. On l’a vu, notamment, lorsque s’est constitué, pendant la guerre civile en Syrie, le soi-disant « Etat islamique » qui n’était ni un Etat ni « islamique » de l’avis même de beaucoup de musulmans à travers le monde. Certains médias sont tombés dans le panneau mais d’autres, comme l’AFP, ont déjoué le piège en parlant de « l’Organisation Etat islamique », ou du « Groupe Etat islamique, ou des « djihadistes de l’El ». Les experts en désinformation sont habiles dans la fabrication de mots-pièges ; le journaliste doit les déjouer en expliquant au besoin à ses lecteurs pourquoi il refuse de les reprendre à son compte.

 

 

Quelles sont les règles déontologiques en matière d’intervention sur la copie au moment de sa relecture ?

 La relecture a trois fonctions. Elle consiste, d’abord, à corriger la copie si elle comporte des fautes d’orthographe, syntaxe, vocabulaire, etc. Elle consiste, ensuite, à embellir la copie en retouchant par exemple les phrases bancales, en faisant la chasse aux clichés, en effaçant les tics d’écriture, en appliquant à bon escient les règles de la ponctuation. Elle consiste, enfin, à bonifier la copie, autant que possible, par exemple en supprimant les lourdeurs, les répétitions, en remplaçant les mots inappropriés par les mots justes. La relecture se préoccupe donc, avant tout, de la forme. Mais il arrive, bien sûr, au-delà des questions de forme, que la relecture d’un texte soulève, chez le relecteur ou la relectrice, des questions de fond. La faiblesse d’un témoignage ou d’un argument, par exemple, peut conduire un chef de rubrique ou un rédacteur en chef à douter du bien-fondé d’une analyse ou d’une interprétation. Toute intervention de la copie demande alors du doigté car toute relecture, dans la pratique du journalisme professionnel, respecte la production de l’auteur(e). Dans ce cas de figure les retouches opérées pour améliorer un texte ne doivent jamais trahir ni le sens du texte ni le style de l’auteur. Relire ne signifie pas dénaturer. Le journalisme étant un travail d’équipe, les coupes et les réécritures doivent être discutées et concertées. Elles interviennent – dans les équipes bien organisées – d’un commun accord entre les auteurs et leurs hiérarques. Quand chacun est de bonne foi les ajustements se font en douceur. Les actes d’autorité, en la matière, sont contre-productifs. Dans l’hypothèse d’un désaccord insurmontable, l’auteur d’un texte a toujours la possibilité de refuser la parution, sous sa signature, d’un article qu’il juge, en conscience, dénaturé. Mais, dans une équipe rédactionnelle, nul n’a intérêt à ce genre de conflit.

 

Les éditorialistes, les billettistes et les caricaturistes prennent parfois des libertés avec les règles déontologiques… Qu’en pensez-vous ?

 Aucune forme d’expression journalistique ne peut s’affranchir des règles déontologiques.

 

Qu’est-ce qu’on peut faire pour faire comprendre aux gens que tous les porteurs de prétendues « cartes de presse », qui sont nombreux chez les informateurs et correspondants locaux, ne sont pas des journalistes professionnels ?

 Il faut vulgariser, expliquer et appliquer soi-même les règles déontologiques du journalisme professionnel pour que les gens perçoivent la différence, à travers les écrits mais aussi à travers les comportements, entre les journalistes dignes de ce nom et les « journalicules », comme disait Paul Valéry à propos des plumitifs sans foi ni loi…

 

Certaines sources donnent des informations « off the record », c’est-à-dire à condition qu’elles ne soient pas reproduites littéralement et que leur source ne soit pas révélée. Faut-il toujours respecter le « off »?

 C’est une affaire de confiance. Si une source vous demande explicitement de garder une information confidentielle, et si vous ne respectez pas votre parole donnée, vous perdrez une source. Mais la pratique du « off » a plusieurs variantes. Le « off » peut avoir plusieurs significations. Il peut signifier : « vous ne diffusez absolument pas » ou « vous pouvez diffuser si une autre source confirme » ou « vous pouvez diffuser certains éléments précis mais pas les autres », ou « vous pouvez diffuser en modifiant certaines choses » ou encore « vous pouvez diffuser en respectant l’anonymat de la source ». Ces variantes peuvent aussi inclure une tentative de manipulation. Une source qui prend l’initiative de donner une information « off » a généralement intérêt à le faire. Une information « off » n’est donc ni plus ni moins crédible qu’une autre. Il est impératif de rester vigilant. Dans la pratique, de toute façon, le respect du « off » n’est réellement concevable que dans un rapport de confiance entre deux personnes.  Quand une source livre une information en « off » à plusieurs journalistes en même temps le « off » perd immédiatement son caractère confidentiel. La notion du « off » n’est plus pertinente car  l’un des journalistes présents exploitera forcément l’information au nom de l’intérêt public ou de son intérêt personnel.  A de rares exceptions près – par exemple quand une personnalité livre ses confidences à un journaliste au cours d’un tête-à-tête – il n’y a pratiquement plus de « off » dans les mœurs médiatiques.

 

Quelle est la bonne attitude à avoir vis-à-vis des lobbys et des communicateurs ?

Ce sont des sources comme les autres, donc il ne faut pas s’interdire de travailler avec eux. Cependant, il faut toujours prendre en compte que leurs intérêts, en matière de diffusion d’informations dans l’espace public, sont très différents des nôtres. Ils travaillent pour leur institution, leur entreprise, leur patron. Nous, les journalistes, nous travaillons pour les citoyens. Ce sont donc des sources que nous devons utiliser avec circonspection, parfois avec des « pincettes ». Mais leur fréquentation et l’observation de leurs modes de fonctionnement fournissent aussi des informations authentiques.

 

Est-ce qu’on peut être à la fois journaliste professionnel et communicant ?

 Non, il faut choisir. Le journalisme et la communication sont deux métiers différents. Le journaliste est au service de l’intérêt général ; le communicant est au service d’intérêts particuliers. Il y a incompatibilité entre les deux fonctions. Toute tentative de cumul est fatalement génératrice de conflits d’intérêts.

 

Comment faire quand il y a des divergences entre les intérêts de sa propre entreprise – par exemple ses intérêts publicitaires – et les règles déontologiques du journalisme ?

 C’est vrai, les devoirs professionnels du journaliste ne coïncident pas toujours exactement avec les besoins économiques de l’entreprise dans laquelle il exerce son métier. Sa situation est toujours ambivalente : d’un côté, le journaliste  est un salarié ordinaire, avec les mêmes obligations que n’importe quel autre salarié, et il est donc soumis aux décisions de l’autorité qui le rémunère ; de l’autre côté, il traite l’information, qui n’est pas une marchandise comme les autres puisque c’est une marchandise sociale, et il est donc l’employé de ses concitoyens qui font confiance à ses renseignements, à ses analyses, à ses jugements, et qui achètent le produit de son travail au profit de son entreprise. La dimension sociale de sa mission et les règles déontologiques qui en découlent font que le journaliste salarié ne peut pas refuser les tâches qui relèvent strictement de son métier mais que, en revanche, le journaliste citoyen peut refuser toute tâche qui ne relève pas du journalisme.  Et, en général, c’est le critère de l’actualité qui constitue le bon point d’appui pour établir la différence. Consacrer un reportage au démarrage d’une nouvelle entreprise ou au lancement d’une activité innovante dans une entreprise ancienne, c’est du journalisme économique. Rédiger un publi-reportage ou un papier de complaisance pour « renvoyer l’ascenseur » à un annonceur, ce n’est pas du journalisme.

 

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s